Exposé de la réunion publique de PI à Paris, décembre 2011.
La période présente est caractérisée par une accentuation de la confrontation entre le fonctionnement économique et politique imposé par le MPC et les réactions de contestation et d’opposition à ce fonctionnement.
Depuis 2008, la crise économique a connu un approfondissement très net, dévoilant de plus en plus les mécanismes et les perspectives destructrices globales du capitalisme mondial. Les contradictions internes au système ne cessent de produire leurs effets et ce sont maintenant des pans entiers d’Etats qui s’effondrent. Cette situation est inédite. C’est la fin de l’illusion du « welfare state » et le règne de l’attaque brutale et généralisée au travers des plans d’austérité.
Pour P.I., il n’y a pas de lien automatique entre les effets de la crise économique et le développement de la lutte, entre le développement de la lutte et le développement de la conscience de classe. Néanmoins, l’accentuation de la crise mondiale a quand même provoqué une accentuation des mouvements de contestation. Ceci revient à confirmer ce que nous avons souligné dans plusieurs numéros récents de PI : le fait que cette situation de tension vient questionner d’une façon plus fondamentale les enjeux historiques généraux : l’avenir du capitalisme, les perspectives pour la survie de la planète et de l’humanité, les perspectives économiques et politiques globales dans ce monde dominé de plus en plus ouvertement par les violences en tous genres.
Les oppositions aux manifestations de la crise, le questionnement à propos du fonctionnement du système se sont exprimés à travers des grèves et manifestations mais aussi sous des formes inédites et on peut penser ici aux mouvements qui ont animés le « printemps arabe », les mouvements des « indignés », et les mouvements « occupy ».
Face à cette diversité d’expressions, nous avons à nous poser deux questions :
- celle de la nature de classe de ces réactions : s’agit-il de réactions prolétariennes ;
- et celle des potentialités contenues dans ces expressions diverses.
Et les deux questions ne sont pas nécessairement liées, ce qui témoigne de la complexité de la situation actuelle. Ainsi, les transformations dont nous devons tenir compte, dans l’appréciation des mouvements d’opposition, est la recomposition du prolétariat et l’existence de masses d’exclus « définitifs » du système.
Nous l’avons déjà souligné, ces exclus ne constituent plus l’armée de réserve de chômeurs qui seront réintégrés dans le circuit du travail mais existent désormais en tant que masse marginalisée, vivant souvent dans une sorte d’économie parallèle. Face à cette diversité et à cette complexité, nous devons nous poser la question davantage en terme de dynamique des mouvements et requestionner les critères que nous utilisons pour comprendre et caractériser la nature de classe de ces diverses expressions d’opposition.
Par exemple, pour être prolétarien, un mouvement doit-il constituer une rupture, une remise en cause de la loi de la valeur, se passer en-dehors des syndicats, se dégager consciemment du fonctionnement capitaliste ?...
Cette question de la dynamique et des critères devraient trouver une place importante dans notre débat de cet après-midi parce qu’elles me semblent fondamentales. La question revient d’ailleurs sur le tapis régulièrement : au travers des mouvements des jeunes de banlieues, des émeutes de la faim en Afrique, des pillages londoniens de l’été. Il y a là une vraie question de compréhension pour le milieu révolutionnaire.
Parce qu’après la question de comment comprendre les mouvements vient celle qu’avons-nous à soutenir, qu’avons-nous à dénoncer ?
La première expression de résistance aux effets de la crise a été constituée par la poursuite des mouvements de grèves et manifestations prolétariennes. Ce sont des mouvements qui touchent tous les continents, des réactions contre les bas salaires, les pertes d’emplois, la vie chère, l’absence de logements, etc. bref, des mouvements de réaction à l’exploitation capitaliste.
- Au passage, il faut souligner la constance des mouvements qui se déroulent en Chine. D’une part, ces mouvements sont quasi permanents, souvent très violents, massifs et y ont remis en cause certaines facettes de l’exploitation capitaliste. Ainsi, la classe dominante chinoise s’est vue contrainte de réévaluer les salaires globaux et d’alléger quelque peu la pression énorme exercée sur les travailleurs. Ceci est extrêmement important non pas tant pour les travailleurs eux-mêmes que pour les capitalistes. Nous savons que la croissance effrénée de l’économie chinoise se fait essentiellement sur les bas salaires et le nombre d’heures hebdomadaires de travail. Les mouvements de classe incessants ainsi que l’allègement de la pression directe sur le prolétariat ont donc un impact négatif direct sur les profits des entreprises en Chine, et donc, sur ce pays qui représente un tel moteur pour l’économie mondialisée. Un autre aspect réside dans la prise de confiance en la force collective que ces petits résultats confèrent au prolétariat chinois.
- D’autre part, de très nombreux mouvements de grève et de protestation se sont déroulés dans les pays européens en réaction aux plans d’austérité drastiques que les Etats se voient contraints de prendre pour tenter de juguler la crise de la dette et le risque de faillites. Là aussi, ce qui est nouveau, c’est la perspective : alors qu’il n’y a pas si longtemps, on parlait encore du « wellfare state » et que les conflits sociaux opposaient les travailleurs aux patrons, les conflits qui se déroulent aujourd’hui opposent désormais des travailleurs à leur Etat voire même, à une politique européenne globale. Et même si ces mouvements sont porteurs de l’illusion qu’avec « une autre gestion », une sortie de la zone euro, ça irait mieux, ils s’inscrivent tout de même dans une dynamique beaucoup plus généralisée et donc, potentiellement plus unificatrice. Il y a également une potentialité de perte d’illusion par rapport au système capitaliste lui-même : les « perles » de l’économie mondiale, les fleurons du monde économique « riche » sont en perte de vitesse et confrontés aux même tourments que les Etats des pays « émergents ». L’économie américaine bat de l’aile, les Etats européens ne peuvent plus rembourser leurs dettes et sont au bord de la faillite… Triste image que le capitalisme nous donne là !
C’est dans ce cadre de plans d’austérité qu’on a vu apparaître, sur la scène de la contestation, les « jeunes »…
Jeunes prolétaires, jeunes étudiants, jeunes grecs, français ou londoniens, ceux qu’on disait élevés dans l’égoïsme individuel et l’immédiateté se battent aujourd’hui avec les armes de leurs parents, de façon collective, parfois avec un souci d’auto-organisation, contre des mesures précises qui attaquent leur quotidien mais aussi, de manière générale, leur avenir dans cette société. Il est clair que ceci participe de façon très importante au questionnement global et à l’interpellation de la perspective qu’offre le système actuel et représente donc une potentialité par rapport au développement de la conscience politique. De plus, nous avons suffisamment insisté sur la notion d’expérience de lutte et des traces que laissent ces expériences.
Nous avons souvent souligné la coupure historique qui existe entre la tradition de lutte de « l’ancienne classe ouvrière » et le prolétariat recomposé d’aujourd’hui. Les mouvements de révoltes de la génération du futur représente ainsi un lien possible entre des formes d’organisation « classique » (les AG, la redécouverte des écrits politiques) et les « nouvelles formes de luttes » avec l’utilisation des technologies modernes et les nouvelles formes d’organisation du travail.
Les émeutes de la faim et les pillages deviennent courants. Cette forme de rupture sociale mérite à plus d’un titre qu’on s’y arrête.
- D’une part, elle va se développer dans le futur avec l’accroissement de la paupérisation et l’existence de masses d’exclus permanents du système de production.
- D’autre part, elle pose la question de l’appréciation de son contenu à chaque fois (un pillage n’étant pas l’autre !) ainsi que de sa reliaison possible avec des mouvements de classe. Par exemple, je pense que nous devons faire une distinction entre des émeutes de la faim qui s’approprient des denrées de subsistance dans une dynamique collective, et des actions de destructions.
Là aussi, il me semble que la dynamique interne au mouvement constitue un élément fondamental dans l’appréciation du mouvement : s’agit-il d’une dynamique de révolte contre la pauvreté, contre le système et ses représentants ou s’agit-il d’expressions destructrices qui manifestent le désespoir et l’absence de perspectives ? Ainsi, les mouvements de classe s’inscrivent dans une démarche de solidarité et de collectivité. Malgré leurs illusions, leurs errances… elles s’inscrivent, à terme, dans une perspective potentielle de changement. Et j’ai envie de citer Merleau-Ponty (les aventures de la dialectique) :
« Quand nous disons que la fin justifie les moyens, il en résulte pour nous que la grande fin révolutionnaire repousse de ses moyens les procédés et les méthodes indignes qui dressent une partie de la classe ouvrière contre les autres (…) »[i] (…) « Chaque acte révolutionnaire est efficace non seulement par ce qu’il fait, mais par ce qu’il donne à penser».[ii]
On ne peut pas parler de l’agitation sociale sans revenir brièvement sur les mouvements du « printemps arabe ». Non pour reprendre tout l’historique – ça a déjà fait l’objet de discussions ici – mais pour voir ce qu’ils deviennent. Il est clair que ces mouvements ont constitué une formidable expérience de lutte collective, ont permis à leurs participants de sentir ce qu’est un rapport de force et le pouvoir de l’action de masse dans un tel affrontement. Ces mouvements avaient mélangés des oppositions prolétariennes (contre la vie chère, le chômage…) et des revendications réformistes (démocratie…).
Aujourd’hui, après l’euphorie de la « victoire » vient l’amertume de la désillusion. L’armée égyptienne n’est plus l’alliée du peuple mais bien la force coercitive garantissant la sauvegarde de la classe dominante et la pérennité du fonctionnement social ; la situation économique est toujours aussi dure et le quotidien de la majorité de la population n’a pas changé.
Nous avions déjà souligné qu’en tant que tel, ces mouvements ne pouvaient pas mener à une opposition consciente au MPC. En l’absence d’une liaison avec des mouvements de classe de grande ampleur, le mélange de revendications de classe (contre la vie chère, etc.) et de revendications réformistes risquaient de maintenir la dynamique de contestation de ces mouvements dans le cadre de la logique du fonctionnement du système. C’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui : ceux qui ne croient guère dans les réformes se sont lancés dans l’immigration ; ceux qui croient encore dans les réformes se sont rendus massivement aux urnes. On peut faire l’hypothèse que le choix des fractions islamistes s’explique par les espoirs de changements placés dans des partis offrant l’image de partis « moins corrompus » et « proches du peuple ». Nous connaissons le travail d’encadrement social effectué traditionnellement par les organisations islamistes. D’une certaine manière, elles prennent en charge la fonction de maillage social qui n’est pas assumée par les Etats.
Mais il serait imprudent de tirer un trait définitif et désabusé sur ces mouvements du « printemps arabe ». L’expérience de lutte qu’ils ont constitué, les espoirs de changements dont ils étaient porteurs, la complexité de leur dynamique pourraient se relier à d’éventuels mouvements de classe futurs. Parce qu’on peut bien imaginer que la situation économique va poursuivre ses ravages et que des revendications prolétariennes dirigées plus directement contre les effets de cette crise et de l’exploitation émergent à cette occasion. Mais ce ne sont ici qu’hypothèses…
Parmi les mouvements de protestation plus inédits, nous trouvons les mouvements des « indignés » et « occupy ».
Ce qui me semble important, c’est de relier le courant des « indignés » aux mouvements du « printemps arabe ». Il faut relever, au passage, que ce mouvement « indignés » est né dans un pays qui a déjà fait l’expérience de la démocratie après la dictature, se trouvant, ainsi, un pas plus loin que les pays du « printemps arabe ». On a vu coexister, dans ces mouvements « d’indignés », des illusions à propos de la « vraie » démocratie, mais aussi une dynamique de refus du fonctionnement économique et social actuel, un questionnement sur comment se réapproprier ce terrain de la vie sociale et politique, comment changer les choses, le tout dans une pratique de discussion collective. Et je pense que ce sont ces éléments positifs là que nous devons pointer. Non pour nous enthousiasmer naïvement, mais parce que ces mouvements s’inscrivent sur la toile de fond d’un courant global beaucoup plus profond. Ainsi, ne voir que les illusions en une démocratie « plus juste, participative… » ; n’y voir que l’expression d’une petite-bourgeoisie frustrée, serait passer à côté de ces potentialités fondamentales d’un questionnement de fond sur les perspectives offertes par le capitalisme.
Les « indignés » ont repris une dynamique de contestation contenue déjà en germes dans le « printemps arabe » et ont développé davantage une opposition au système et ont ouvert un questionnement sociétal. Il est clair qu’il n’y a pas de généralisation organisée de cette contestation. Par contre, les choses se sont passées dans une sorte de contagion entre pays. Le mouvement « indignés » est parti d’Espagne et a circulé dans plusieurs pays d’Europe et jusqu’en Israël.
De même, les mouvements « occupy » ont porté la même dynamique de contestation et d’auto-organisation. Partis de New York, ils se sont répandus dans d’autres villes, entre autres, au Canada et à Londres.
Ce qui est à retenir de ces différentes expressions inédites est le questionnement qu’elles véhiculent. Il n’est donc pas question d’encenser ces mouvements, de nier les illusions qu’ils contiennent. Mais le questionnement constitue un élément fondamental du processus de prise de conscience du prolétariat. Regard et réflexion sur le monde, sur la place que notre classe y occupe, sur les perspectives destructrices que le système capitaliste, comme rapport social global, offre aux humains. C’est cette dynamique que nous avons à comprendre, à soutenir et à replacer dans une perspective historique. Et j’ai envie de citer Lukacs :
« Le même processus qui, vu du côté de la bourgeoisie, apparaît comme un processus de désagrégation, comme une crise permanente, est pour le prolétariat, à vrai dire sous forme de crises également, une accumulation des forces, le tremplin vers la victoire. Sur le plan idéologique, cela veut dire que cette même compréhension croissante de l’essence de la société, où se reflète la lente agonie de la bourgeoisie, apporte au prolétariat un continuel accroissement de puissance. »[iii]
Le fait que ce questionnement s’accompagne d’illusions, de réponses réformistes me semble refléter le fait que le développement de la conscience politique est un processus. C’est-à-dire, une dynamique globale, hétérogène, inégale. La clarté ne pourra émerger que de cette confusion, que des expériences de confrontation avec la classe dominante et avec les pièges de son idéologie, nous le savons.
Et, précisément, la réaction de la classe dominante à ces divers mouvements s’est déployée sur trois plans : l’encadrement, la volonté de balayer ces expressions avec les opérations de police, la récupération des aspirations dans des réponses comme le G 1000.
Et ce travail effectué par les fractions diverses de la classe dominante rend encore plus nécessaire notre propre travail de soutien à la dynamique de questionnement et de rupture qui s’exprime actuellement.
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