COMMENT BRISER L’ALIENATION ?
Expose de la RP à
Paris, octobre 2010
Inexistence de
la lutte de classe ; inessentialité du prolétariat ; période de contre-révolution… voici quelques éléments qui circulent au sein du milieu révolutionnaire comme tentative de comprendre
la situation actuelle et en particulier celle de la perspective historique.
De son côté,
P.I. tente, lui aussi, d’apporter ses petits cailloux à l’édifice (soyons modestes !) et a relancé la question de la conscience de classe, de sa nature et de son développement mais aussi
celle des écueils au développement de cette conscience politique.
C’est sous l’angle de ce dernier point que nous proposons de lancer le débat de cet après-midi : à quel type
d’aliénation le prolétariat est-il confronté aujourd’hui ; comment pouvons-nous comprendre l’impact de cette aliénation sur le processus de conscience et de lutte prolétariennes ? ; la
conscience peut-elle se développer malgré tout et quel rôle les minorités révolutionnaires ont-elles à jouer dans cette dynamique ?
Nous avons décidé de reprendre ces questions pour plusieurs raisons : d’une part, parce qu’elles sont
fondamentales par rapport à la perspective historique et à la manière dont nous pensons notre activité de minorité révolutionnaire ; ensuite, parce que personne ne peut se contenter de
réponses qui ne seraient que des affirmations non démontrées, des actes de foi. Ainsi, PI ne pense pas
que la conscience émerge de manière inéluctable et automatique de l’aggravation des conditions de vie et de travail du prolétariat ni que le prolétariat développera sa conscience politique au nom
d’une prétendue «mission historique ». PI ne pense pas non plus que le projet révolutionnaire sera mis en œuvre par le prolétariat dirigé par un Parti ou par une quelconque minorité
révolutionnaire.
On ne peut poser la question de la conscience de classe hors de son contexte politico-social. Nous avons donc à la
définir en lien avec le développement de la crise économique, de l’aggravation des conditions de vie et de travail mais aussi avec le développement sans précédent de l’aliénation et de la
réification.
En fonction de ce contexte, la conscience de classe ne peut se comprendre que comme un processus heurté, complexe
mais aussi fait de stimuli multiples.
Tout d’abord, il nous faut revenir sur quelques concepts : celui de mystification, d’aliénation et de
réification.
Si on peut définir la mystification comme un phénomène d’embrigadement dans de fausses questions ou de fausses
réponses, et l’aliénation comme une déprivation de soi-même, c’est le phénomène de réification qui retiendra notre attention. Aliénation et réification sont caractéristiques de l’époque du mode
de production capitaliste ; l’aliénation est une conséquence de la réification et la réification est le reflet du rapport social global
capitaliste.
Nous connaissons la définition que donne Marx de la réification : « où des relations
sociales entre les personnes sont inversées et apparaissent comme des relations entre des choses ». Dans «l’homme-marchandise » (t. II Economie – économie et philosophie p. 106), Marx
précise : « Dans la personne de l’ouvrier, il se révèle subjectivement que le capital, c’est l’homme qui s’est perdu complètement ; dans le capital, il se révèle objectivement que
le travail, c’est l’homme vidé de sa substance humaine. (…)L’ouvrier produit le capital, le capital le produit ; il se produit donc lui-même et, en tant qu’ouvrier, en tant que marchandise,
l’homme est le produit du mouvement dans son ensemble. (…) La production ne produit pas seulement l’homme comme une marchandise, la marchandise humaine, l’homme destiné au rôle de marchandise,
elle le produit, conformément à cette destination, comme un être déshumanisé aussi bien intellectuellement que physiquement. ».
L’élément fondamental à l’origine de la réification est la structure marchande et le fétichisme de la marchandise.
Il s’agit d’un problème spécifique de notre époque et du capitalisme moderne. Et c’est pour tenter d’être au plus près de la compréhension de la période actuelle que nous nous sommes penchés de
manière spécifique sur ce concept de réification.
Au départ des échanges commerciaux, à l’aube du mode de production capitaliste et dans les modes de production
antérieurs, la valeur d’échange n’a pas encore de forme indépendante, elle est encore directement liée à la valeur d’usage. La production a pour but la valeur d’usage et non la valeur d’échange
et ce n’est que parce qu’elle dépasse la quantité nécessaire à la consommation que les valeurs d’usage cessent d’être des valeurs d’usage pour devenir des moyens d’échange, des
marchandises.
Au départ aussi, dans les communautés primitives, l’échange ne se passe pas au sein de la communauté
mais dans l’interaction avec d’autres communautés.
Le fait que l’échange se fasse désormais au sein même de la communauté ainsi que l’existence d’une production
exclusivement centrée sur le commerce et l’échange constituent donc un tournant qualitatif qui marque la société capitaliste. Cette société est désormais dominée par la marchandise qui constitue
une sorte d’objectivité. Le rapport marchand va constituer le prototype de toutes les autres formes d’objectivité et de toutes les formes correspondantes de subjectivité dans la société
bourgeoise. Comme nous l’avons souvent souligné, la forme marchande va pénétrer toutes les manifestations vitales de la société et les transformer à son image.
Mais la différence qualitative entre la marchandise comme forme des échanges sociaux entre les hommes et la
marchandise comme forme universelle qui façonne la société ne se montre pas seulement dans le fait que la relation marchande exerce une influence
négative sur l’édifice et l’articulation de la société. Ainsi, l’activité de l’homme s’objective en devenant une marchandise soumise à une objectivité. Et comme le disait Marx dans la citation
que je vous ai présentée, la force de travail prend pour le travailleur même la forme d’une marchandise lui appartenant. L’universalité de la forme marchande conditionne donc tant sur le plan
subjectif qu’objectif, une abstraction du travail humain qui s’objective dans les marchandises.
Il en résulte une rationalisation croissante, une élimination toujours plus grande des propriétés qualitatives
humaines et individuelles du travailleur. Même ses propriétés psychologiques sont séparées de l’ensemble de sa personnalité et sont objectivées par rapport à celle-ci pour pouvoir être intégrées
à des systèmes rationnels.
Le morcellement en différentes étapes et en opérations partielles, abstraitement rationnelles, qui organise le
processus de production capitaliste disloque la relation du travailleur au produit comme totalité, réduisant son travail à une fonction spéciale et
qui plus est, de plus en plus interchangeable.
L’essence de la structure marchande repose sur le fait qu’un rapport, une relation entre personnes prend le
caractère d’une chose. Voici comment agi le capitalisme : il remplace par des relations rationnellement réifiées les relations originelles qui dévoilaient davantage les rapports
humains.
Forcément, la structure sociale se calque sur ces nécessités objectives et rationnelles. L’Etat est désormais une
entreprise et gère les individus comme les stocks d’une entreprise. La rationalisation formelle du Droit, de l’Etat, de l’Administration implique
objectivement et réellement une décomposition de toutes les fonctions sociales, une recherche des lois rationnelles et formelles régissant ces systèmes partiels. Les questions sont traitées de
façon objective avec un mépris de plus en plus grand de l’essence subjective des choses.
Sans vouloir réduire les nouvelles technologies à ce seul aspect,
le phénomène de réification est encore renforcé par le développement technologique qui tend à faire passer l’idée que les outils de la technologie moderne posséderaient des caractéristiques et
des qualités humaines, renvoyant d’autant plus l’individu à son statut d’objet parfois obsolète.
Aujourd’hui, la société technologique a organisé le monde, la
nature et l’homme sous forme d’objets et d’instruments. La technologie est devenue un véhicule de la réification – une réification qui est
arrivée à une forme très achevée avec son corollaire d’efficacité sur le plan idéologique.
En effet, la pénétration de la valeur d’échange et de son
corollaire, le phénomène de réification, ont un impact sur la subjectivité humaine. Ils ont transformé progressivement la perception que les êtres
humains avaient d’eux-mêmes, de leur identité et de leur place dans les liens et les rapports sociaux. Les propriétés et les facultés de cette conscience de soi ne se relient plus seulement à
l’unité organique de la personne mais, sous le poids de la réification, elles apparaissent comme des choses et ceci imprime toutes les relations des
hommes d’eux à eux et entre eux.
Je ne développerai pas cet aspect mais je voudrais quand même
signaler qu’au niveau du fonctionnement psychique individuel, le développement des fonctionnements dits «états-limites » et caractérisés par une difficulté à reconnaître le lien et
l’altérité, une fragilité identitaire ainsi qu’une tendance à cliver, à isoler différentes parties de la personnalité pour en éviter les conflits internes et les contradictions, sont, pour moi, le reflet direct de la réification. Et il y aurait de longs développements à faire sur cette question.
Lorsqu’on reprend la définition du phénomène de réification, on
peut davantage comprendre le type de difficultés auxquelles le prolétariat, dans sa prise de conscience et son activité de classe, se confronte. Cette «chosificationn » dans laquelle le
rapport social capitaliste place le travailleur collectif, induit une attitude passive, une difficulté à mobiliser ses ressources de conscience
critique et de créativité. Réduit au statut d’objet, le travailleur collectif a aussi une difficulté à se vivre dans une collectivité, donc, à percevoir une identité de classe vivante surtout
dans tout le processus de transformation et de recomposition que le capitalisme impose aux classes sociales. Réduit à ce statut d’objet, le prolétariat a des difficultés à prendre l’initiative et
a faire plus que seulement réagir lorsque des conditions de travail ou de vie lui rendent celles-ci insupportables.
Pouvoir passer de la lutte défensive à la réflexion critique sur le
monde et à la capacité de pouvoir imaginer un autre fonctionnement social, implique que le prolétariat sorte de cette réification qui le place dans la passivité et le prive de sa capacité à
percevoir les contradictions dans lesquelles le mode de production capitaliste le place.
Alors, la question est comment se dégager du poids de la
réification et quelle classe ou groupe social présente-t-il le plus de potentialités pour le faire ?
Un premier élément est que si la réification donne forme aux
rapports sociaux et aux identités, les individus ne se réduisent pas à cette aliénation. L’être humain ne peut se réduire à sa propre subjectivité. De plus, celle-ci est une entité beaucoup plus
complexe.
On peut prendre en exemple la psychopathologie : un individu
voit son comportement totalement influencé par son aliénation mentale mais il ne devient pas son aliénation. Il reste un être humain avec des zones de fonctionnement psychique parfois préservées
de la pathologie et mobilisables. Sa pathologie peut aussi régresser, se transformer, voire disparaître.
Il en est de même pour les individus aliénés, réifiés : si le
capitalisme et la loi de la valeur nous positionnent comme des objets, ce n’est pas pour ça que nous sommes réellement devenus des objets. On a souvent confondu le poids de l’aliénation avec son
effet sur la réalité des ressources humaines.
Le mode de production capitaliste est basé sur la production de
valeur. Et la classe qui produit cette valeur est le prolétariat. Elle constitue donc le pilier de la survie et du développement du capitalisme.
Néanmoins, le prolétariat est, par essence, porteur de
contradictions dans ce système : d’une part, s’il est celui qui produit la valeur, il est aussi celui qui a le pouvoir direct d’arrêter cette production. A ce titre, il est l’indispensable
allié du capitalisme mais aussi son pire ennemi.
D’autre part, il existe une autre contradiction au cœur du
fonctionnement du capitalisme moderne. Pour que le cycle de valorisation se maintienne, le système est de plus en plus destructeur. Destruction de la nature par les procédés de production et les
impératifs du profit, nécessité de détruire de la valeur excédentaire pour maintenir une pénurie artificielle et nécessité de détruire des masses considérables de capital variable sous la forme
des guerres et des famines mais aussi de l’exclusion de pans entiers du prolétariat mondial.
Ce prolétariat se trouve donc dans cette absurdité où il n’est que
de la marchandise «force de travail » tout en n’étant plus une marchandise pouvant circuler dans le circuit du travail et de la production. Nous ne sommes plus ici en présence d’une masse de
chômeurs disponibles et réintégrables dans le circuit de production lorsque celle-ci en a besoin mais devant des masses de travailleurs vivant en marge du système productif tout en n’ayant pourtant d’autre statut que celui de travailleur.
A nouveau, on peut revenir à Marx (l’homme-marchandise ;
économie et philosophie, p. 106-Economie t. II) :
« Or, l’ouvrier a le malheur d’être un capital vivant, donc
besogneux : pour peu qu’il ne travaille pas, il perd ses intérêts et jusqu’à son existence. (…) L’homme qui n’est plus qu’un ouvrier n’aperçoit
– en tant qu’ouvrier – ses qualités d’homme que dans la mesure où elles existent pour le capital qui lui est étranger. (…) Dès lors que – nécessité ou arbitraire – le capital s’avise de ne plus
exister pour l’ouvrier, celui-ci cesse d’exister pour lui-même : privé de travail, donc de salaire, n’ayant en fait d’existence humaine que celle de sa condition ouvrière, il n’a plus qu’à
disparaître, qu’à mourir de faim, etc. ».
Ce qui mobilise la pensée est la contradiction. Celle-ci pose une
question et une question demande une réponse…
La nature contradictoire du prolétariat au sein même du mode de
production, la contradiction que représente l’exclusion et dans laquelle se trouve une partie croissante du prolétariat mondial sont des éléments fondamentaux qui participent à la prise de
conscience du fonctionnement du système et surtout, de son absurdité structurelle.
Revenir à la nature contradictoire des choses, donc vivante, non
figée et globale, va à l’encontre de l’impact idéologique de la réification.
Un deuxième élément
est la lutte du prolétariat. Lorsque des mouvements se déroulent, nous tentons de les analyser dans leurs potentialités et dans leurs faiblesses. Mais nous oublions parfois que le mouvement
lui-même, en-deça de ses caractéristiques, constitue un moment de rupture fondamental. Cette rupture vient temporairement mettre entre parenthèses la passivité dans laquelle les travailleurs sont
placés, leur isolement et leur absence de pouvoir. Dans la grève, ils redécouvrent l’action, l’action collective et la solidarité, le pouvoir qu’ils ont sur la production, leur capacité à se dire
quelque chose de leur propre situation. Et cette expérience constitue un élément qui participe, lui aussi, au processus de questionnement et de prise
de conscience.
Malgré un cours heurté, malgré l’existence de la contre-révolution,
en dépit des périodes de calme social, les mouvements de protestation du prolétariat ont toujours eu lieu, reflétant cet antagonisme fondamental entre les intérêts de la classe capitaliste et les
intérêts prolétariens.
Il n’y a aucune automaticité dans le lien entre crise et lutte de
classe, mais la dégradation globale et mondiale des conditions de vie et de travail résultant de l’aggravation sans précédent de la crise économique mondiale sont porteuses d’une potentialité
importante : celle de montrer le caractère global de l’exploitation et de la place qu’occupe le travailleur collectif dans le procès de travail. Cette dégradation concerne autant la qualité
de la vie (on sait à quel point le mode de production capitaliste est destructeur pour l’homme et son environnement) que les conditions de travail, rendues sans cesse plus pénibles parce que
servant la cause de la sacro-sainte rentabilité et productivité.
Un autre élément qui accompagne de façon significative le développement de la conscience politique du prolétariat
est l’existence, en son sein, de minorités révolutionnaires et le rôle qu’elles jouent.
L’organisation révolutionnaire naît de l’hétérogénéité de la conscience de classe et de la classe elle-même :
elle est une partie qui se détache de cette hétérogénéité pour assurer un rôle particulier : celui d’être une médiation entre passé et avenir, entre théorie et pratique. Alors que la conscience de classe se développe de façon chaotique, avec des avancées et des reculs, l’organisation politique représente la continuité dans le
lien entre but final et moment particulier. Ce qui lui est spécifique c’est sa relation modifiée à ce lien : très souvent, la conscience de la
bourgeoisie ou la conscience individuelle, psychologique comme le dit Lukacz, ne fonctionnent que dans l’après-coup c’est-à-dire qu’elle nécessite, pour se clarifier, le passage par une action
concrète.
Dans l’organisation révolutionnaire, le lien dialectique qui unit théorie et pratique fait que c’est précisément
cette théorie qui permet consciemment d’amener une action. L’organisation a donc cette fonction particulière de montrer le plus clairement possible
le lien entre le moment particulier et le but final, entre l’action particulière et l’action à mener dans l’intérêt de l’ensemble de la classe. En retour, l’action et son fondement théorique
approfondissent le processus de clarification dans lequel l’organisation est engagée.
Aujourd’hui, on sent de façon encore plus nette l’importance de cette fonction de l’organisation : la classe
perçoit confusément que la société capitaliste n’a plus grand-chose de bon à offrir, que l’emploi, l’avenir sont des données précaires… La
question du lien entre cette perception confuse et l’action qui doit en découler (donc, la question de la perspective générale), le lien entre la lutte de résistance quotidienne et l’action
politique consciente, ainsi que l’importance pour la classe de se redéfinir comme classe sociale à part entière et véhicule du changement social, toutes ces questions qui sont au centre des
préoccupations actuelles rendent la fonction de l’organisation comme outil de clarification encore plus cruciale.
Pour nous, la manière dont cette fonction s’exerce n’est pas de
donner des mots d’ordre, d’ « orienter » l’action du prolétariat pour le mener à un objectif déjà défini mais notre fonction est
essentiellement celle de mise en sens, de clarification, de liaison entre les différents moments de l’activité de notre classe.
Il y a deux mouvements contradictoires au sein de la classe : d’une
part une résistance au changement, à l’inconnu : c’est l’accrochage aux dernières miettes, à l’emploi, à l’outil, à la compétition qui règne
entre travailleurs individuels ; d’autre part la souffrance par rapport à ces conditions de vie et de travail, la révolte et la conscience que,
au bout du compte, on se fera avoir…
Nous existons dans cette réaction de vie contre la mort et le désespoir
engendrés par le fonctionnement social actuel. L’existence des minorités révolutionnaires reflète le processus dialectique par lequel la conscience de la nécessité de changer de société émerge
d’une intensification de la pression de l’idéologie dominante : le besoin de chercher une autre voie est créé par l’approfondissement de « l’inhumanité » de la société capitaliste,
et la recherche de la dimension collective vient en réaction de l’augmentation de la solitude, de la concurrence et de l’individualisme.
Avec l’approfondissement de la crise économique mondiale et de ses conséquences, avec le développement des contradictions dans lesquelles le prolétariat se trouve
de plus en plus coincé, la tension entre les deux classes antagoniques risque de s’accroître avec son cortège de misère et de violences mais aussi de possibilités de mouvements prolétariens.
Certains ont déclarés que la guerre des classes était devenue un concept obsolète ; la situation présente nous montre qu’elle n’a jamais été aussi aiguë.