le mouvement communiste
EXTRAIT D'UN TEXTE DE LH
- Le sujet des droits de l’Homme n’est donc pas l’homme mais la partie satisfaite de la société bourgeoisie qu’est la bourgeoisie. Telle est la tare de l’Etat moderne que Marx voulait élucider. L’erreur est d’identifier émancipation politique et émancipation humaine. C’est pourquoi, selon Marx, l’affirmation réelle de l’homme ne peut s’accomplir qu’en dehors de l’élément du droit, c’est-à-dire de l’Etat politique : « les droits de l’homme seront par la suite condamnés par l’histoire même dont ils procèdent : l’affirmation bourgeoise des droits de l’homme révèle sa nécessité comme nécessité de la contradiction réelle qui constitue sa raison d’être et donc de disparaître. Les Droits de l’homme sont une auto-justification idéologique de l’affirmation de soi politique de l’homme du droit qu’est le bourgeois, se renient en étant niés dans le destin développant la contradiction de la société bourgeoise. »[1] Dans la société bourgeoisie, les intérêts de cette classe d’hommes qu’est la bourgeoisie se dissocient de plus en plus des intérêts de la communauté. L’émancipation politique n’est donc pas l’ultime étape de l’émancipation humaine comme la présente les thuriféraires de l’Etat de droit.. Elle en est plutôt la dernière forme à l’intérieur de l’ordre mondial « tel qu’il a existé jusqu’à présent » : celui de la division du travail, de la propriété privée, des classes, de la société civile comme « bellum omnium contra omnes. »
2. Marx, interprète alors l’histoire humaine l’émergence du sujet homme en tant qu’universel concret. C’est pourquoi, il distingue trois grands moments dans la séquence temporelle des formations historiques : le pré-capitalisme, le capitalisme et le communisme. Cette séquence est en réalité relative à la position de « l’homme » comme sujet, c’est-à-dire comme universel concret : le communisme est ce mouvement.
- Dans la foulée du mouvement des Lumières, Marx affirme que l’homme est bien le sujet de l’histoire universelle mais avant le communisme, qui marque le passage de la préhistoire à l’histoire elle-même, l’homme reste un sujet présupposé c’est-à-dire nié par les rapports de production et en attente d’une position réelle, c’est-à-dire d’une position des individus réels eux-mêmes. C’est pourquoi, il ne s’attarde pas sur les lois générales des modes de production qui se sont succédé dans l’histoire mais sur leur différence spécifique. Ne s’attardant pas sur les lois générales, Marx ne s’attarde donc pas sur des lois qui s’appliqueraient à « l’homme en général », comme le fait l’anthropologue : l’anthropologisation de la pensée de Marx qui n’est qu’un aspect de sa déconstruction, apparaît par exemple dans la notion de « société capitalisée ». La capitalisation des individus représente en effet une « mutation anthropologique » comme dilution de l’appartenance des individus à des classes sociales distinctes, la société devenant elle-même une simple somme d’individus. Dans son approche naturaliste, la pensée anthropologisante renonce à la distinction que fait Marx entre la généralité abstraite « homme » et le sens qu’il donne lui-même à ce terme comme « universalité concrète ».
4. Dans le pré-capitalisme, les hommes sont le but de la production. Il s’agit cependant d’une satisfaction à l’intérieur d’un cadre limité : « l’homme est le grec » ou « l’homme est un citoyen romain » : « le prédicat grec, romain, nie le sujet « homme » non pas parce que « grec » ou « romain » sont des non-sujets (au sens où « ouvrier » et « capitaliste » sont des non-sujets) mais parce que ce prédicat, comme les autres prédicats analogues, enferment le sujet « homme » dans une détermination limitée. » [2] Le capitalisme développe l’universalité des besoins. Mais l’homme n’y est pas non plus le but de la production. Dans le capitalisme, l’homme est non-homme . Il est sujet nié en chose et donc individu insatisfait. Mais, dans le cas où « l’homme est un ouvrier », « la négation du sujet par le prédicat ne provient nullement de la limitation des prédicats. (…). Le prédicat satisfait bien à l’infinitude du sujet et de ce point de vue, il n’y aurait pas de négation. Mais il ne le satisfait que sous une forme négative. Le sujet ne rencontre pas une forme limitée mais rencontre un infini négatif. La négation n’est pas limitation de l’infini, mais réalisation négative de l’infini en tant qu’infini. » [3] Ainsi pré-capitalisme et capitalisme répondent chacun à une exigence du communisme : l’homme comme but de la production dans le pré-capitalisme mais l’homme « limité », l’infinité de l’homme posée par le capitalisme mais sous une forme négative. Le communisme, mouvement réel de l’histoire, réalise la synthèse des deux principes.
- Pour Marx, l’histoire des rapports sociaux est bien un processus d’individualisation progressive de l’existence sociale des individus en sa loi et en sa fin. Le capital est la dernière forme antagonique de cette existence sociale, la dernière forme basée sur l’existence de classes. En produisant la connexion universelle des individus, le capital a produit les conditions historiques d’une maîtrise de l’être social, c’est-à-dire d’une position de l’homme comme sujet réel. Car Marx considère comme éminemment révolutionnaire le rôle historique qu’a joué la bourgeoisie : l’époque bourgeoise se distingue de toutes les époques précédentes par le bouleversement incessant de la production, par la permanence de l’instabilité et du mouvement : « En exploitant le marché mondial, la bourgeoisie a donné une forme cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays (…) L’ancien isolement et l’autarcie locale et nationale font place à un trafic universel, une interdépendance universelle des nations. »[4] et « Il est certain que cette connexion des choses neutres est préférable à l’absence de lien entre les individus ou à un lien exclusivement local fondé sur l’étroitesse des liens du sang originel et sur des rapports de domination et de servitude. »[5] Il fallait donc que les individus créent d’abord cette connexion universelle pour pouvoir ensuite la maîtriser. Il ne s’agit donc plus de revenir à une soi-disant plénitude originaire. La production historique de la connexion sociale est la condition du développement total des individus : « A des stades antérieurs de développement, l’individu singulier apparaît plus complet parce qu’il n’a justement pas encore élaboré la plénitude de ses relations et n’a pas encore fait face à celles-ci en tant que pouvoirs et rapports sociaux indépendants de lui. Il est aussi ridicule d’avoir la nostalgie de cette plénitude originelle que de croire qu’il en faille rester à cette totale vacuité. Le point de vue bourgeois n’a jamais dépassé l’opposition à cette vue romantique et c’est pourquoi, c’est cette dernière qui constitue légitimement le contraire des vues bourgeoises et les accompagnera jusqu’à son dernier souffle »[6] On voit à quel point cette importance accordée à l’histoire, comme production de cette connexion universelle, s’oppose aux discours de l’authenticité et de la corruption de l’être authentique par le temps et par l’histoire.
6. L’appropriation de la puissance sociale est la condition du plein épanouissement des individus : « L’appropriation de ces forces n’est elle-même rien d’autre que l’épanouissement des aptitudes individuelles requises par les instruments matériels de la production. De ce fait, l’appropriation d’une totalité d’instruments de production équivaut à l’épanouissement d’une totalité de facultés dans les individus eux-mêmes…. » [7] Marx ajoute que « Seuls les prolétaires des temps présents… sont capables de parvenir à cette affirmation active d’eux-mêmes, complète et non plus bornée, qui consiste à s’approprier une totalité de forces productives et à déployer une totalité d’aptitudes supposées par là-même. » [8]
7. Dans le développement de sa propre contradiction interne, la société capitaliste développe en même temps la négation d’elle-même, en produisant la classe des travailleurs salariés, travailleurs qui s’associent dans une lutte contre l’exploitation de leur puissance de travail. Dans cette lutte, ils forment une communauté qui vise à placer sous sa maîtrise ses propres conditions d’existence : « les individus y participent en tant qu’individus. C’est justement l’association des individus qui soumet à son autorité les conditions du libre épanouissement et du libre mouvement des individus, conditions qui avaient été jusque-là livrées au hasard et qui s’étaient figées en face des individus, précisément du fait de leur séparation en tant qu’individus et de leur union nécessaire. Imposée par la division du travail, celle-ci est devenue en raison de leur séparation, un lien étranger. » [9] L ‘action des travailleurs salariés, le communisme, renverse donc cette forme déraisonnable de la raison qu’est le capital et réconcilie la communauté et les individus réels. Le communisme dépasse : l’individualité pauvre mais assurée de la communauté organique pré-capitaliste ; l’individualité abstraitement libre, séparée de sa production, dans l’interdépendance réifiée de la société capitaliste, l’individualisation transparente à soi des individus faisant de leur productivité sociale leur propre puissance d’individuation.
- Dans le communisme en effet : l’homme ne se perd plus dans son objet car cet objet est devenu objet humain, c’est-à-dire objet social : « l’objet, pour lui, devient un objet social, si lui-même devient pour soi un être social, et si la société devient pour lui un être dans cet objet. » [10] L’homme est donc devenu l’objet de la conscience sensible et du besoin sensible : ce besoin est le besoin de l’homme en tant qu’homme à l’image du langage, le matériel de l’activité de chacun est d’emblée social, l’existence de chacun est une existence sociale, chacun est conscient d’agir en tant qu’être social cette conscience elle-même n’est que la forme théorique de ce dont la communauté réelle, l’être social est la forme vivante
9. Se substitue alors à la « richesse » de l’économie politique, l’homme riche, l’homme qui a besoin d’une totalité de manifestations humaines. L’universalité qui se réalise dans l’appropriation maîtrisée par les individus associés de la production est la totalité organisée de ces manifestations humaines, seule apte à nourrir la « libre individualité » : « En se réalisant elle accomplira comme totalité organisée de pouvoirs réels ce que la conception abstraite de l’individualité abstraite tentait de définir à travers les prescriptions aliénées des Droits de l’homme. » [11]
[1] B. BOURGEOIS, op. cit. p. 26
[2] R. FAUSTO, Marx : logique et politique, op.cit., p. 50
[3] R. FAUSTO, op.cit., p. 50
[4] K. MARX, Le manifeste communiste dans Philosophie, op .cit., p. 403
[5] K. MARX , op .cit., p. 97
[6] K. MARX, op. cit., p. 99
[7] K. MARX, L’idéologie allemande dans Philosophie, op.cit. , p. 388
[8] K. MARX, op. cit., p. 388
[9] K. MARX, op. cit., p 387
[10] K. MARX, Manuscrits parisiens dans Philosophie, op . cit., p. 153
[11] B. BOURGEOIS, Droit et liberté selon Marx, op .cit., p. 51