Cher Max,
En réponse a ta lettre je veux d’abord préciser le concept « travail productif » dans l’analyse de Marx, et puis clarifier comment nous comprenons le concept d’ « ouvrier collectif ».
Je crois que nous sommes d’accord que pour Marx le concept « travail productif », comme le concept « valeur » n’a pas le même sens que dans la langue commune. Il le définit en fonction de sa théorie de la valeur : c’est le travail qui fait que la valeur du capital produit est plus haute que celle du capital investi. C’est une définition du point de vue du capital, de l’accumulation de la valeur. Ce n’est pas la nature concrète du travail qui le fait productif ou improductif. Prenons ton exemple des « personnels dits de maison ». Tu écris qu’ils ne sont pas productifs parce qu’ils ne sont pas payés avec du capital mais avec le revenu des capitalistes, mais c’est une explication tautologique car ce qui definit le revenu est ce qu’il n’est pas productivement investi. « Tous les produits qui sont consommés individuellement sont payés par le revenu », écrit Marx, « mais cela ne veut pas dire qu’aucune valeur n’est créée ni appropriée par le capital dans leur production ». Le personnel domestique est en effet improductif, mais pas parce qu’ils ne font pas de « surtravail ». En contraire, ils en font énormément (Mais j’ai l’impression que tu utilises « surtravail », et « survaleur » comme synonymes de « plus-value », corrige-moi si je me trompe). Ils sont improductifs parce qu’ils n’augmentent pas le capital, leur travail ne produit pas du capital dans une forme nouvelle. Ces domestiques certes sont des prolétaires. Ils vendent leur force de travail, dont le prix est déterminé par la valeur générale de la force de travail (mais qui se trouve souvent au-dessous de cette valeur, vu les caractéristiques du secteur) mais c’est la seule vente qui se déroule, il n’y a pas de vente subséquente qui réalise le surtravail accompli comme plus-value, comme capital. La situation change si le riche décide de ne plus engager directement des domestiques mais d’employer des firmes spécialisées pour nettoyer sa maison ou soigner son jardin. Le même travail devient productif parce qu’il produit une marchandise, une service dont l’achat réalise le surtravail comme plus-value. Donc, contrairement a ce que tu penses, ces jardiniers de villas souvent sont bien, du point de vue de la théorie de valeur, des travailleurs productifs.
Je traite le concept de travail productif plus à fond ici : http://internationalist-perspective.org/IP/ip-discussions/software9.html. (Tu y trouveras aussi la source des citations de ce texte)
On a le droit de ne pas être d’accord avec Marx mais pas de déformer sa pensée. C’est ce que tu fais, sans doute sans le vouloir. Tu écris plusieurs fois que tu nous apprends rien de nouveau à propos de Marx. Au contraire, tu nous apprends une interprétation de sa pensée tout a fait nouvelle. Moi en tout cas je n’ai jamais entendu l’idée que pour lui « capital productif [est] le capital voué au paiement des travaux dont le résultat physique est la fabrication des objets immédiatement nécessaires à l’existence des travailleurs et à la reproduction de ceux-ci », et que « la plus-value issue de cette sphère des travaux capitalistes salariés est la seule qui concourt à l’accumulation capitaliste », et tout le reste est « une valeur d’usage pour la société, ni qu’il ne génère point de profit pour les employeurs ».
Point de profit en dehors de la production des biens de consommation pour les travailleurs ? On se demande alors pourquoi les capitalistes investissent dans la production de machines, si ca ne rapporte pas de plus-value et pourquoi ils cherchent d’abord à réduire la consommation des travailleurs. Et surtout, si la production de la plus-value accumulable n’est produite que dans la production des biens de consommation des travailleurs, comment cette plus-value est-elle réalisée, si le reste de l’économie, pour une raison que tu es le seul à comprendre, ne produit que des valeurs d’usage? J’espère que ce n’est pas encore une fois la béquille des marchés extra-capitalistes qui soutient cette étrange hypothèse. En tout cas, une grande partie de l’œuvre de Marx (le Capital, en particulier vol2, ou il analyse le processus de transformation de la valeur dans le mouvement cyclique de reproduction élargie du capital, mais aussi les Grundrisse) n’aurait pas pu être écrit s’il avait partagé ta vision de ce qui est « travail productif ».
Nous sommes d’accord avec toi que c’est une erreur de définir le prolétariat sur base du concept de ‘travail productif’. Le prolétariat se définit du point de vue du prolétariat, pas du capital : c’est la classe sociale qui dépend de la vente de sa force de travail dont dépend la reproduction de la société. En ce qui concerne sa position sociale, peu importe si le capitaliste utilise cette force de travail pour des fins productives ou improductives. En ce qui concerne la rentabilité du capital dans son ensemble par contre, c’est la question essentielle. Selon la théorie de Marx, c’est exclusivement dans la sphère de la production des marchandises que la valeur est créée. Donc tout le travail dans la sphère de la circulation des marchandises est par définition improductif (avec l’exception importante du travail nécessaire pour transporter les marchandises et les mettre à la disposition des acheteurs, qu’il considérait comme une extension de la sphère de la production dans la sphère de la circulation qui augmente la valeur des marchandises). Plus largement, tout le travail qui ne produit pas des marchandises vendables ne peut pas être productif. Dans la phase de production, A (le capital investi) se transforme en M, marchandises. Seulement en prenant une forme-valeur, le travail accompli est du capital élargi. Cependant, le capital a besoin de beaucoup de travail qui ne créé pas de marchandises mais qui est nécessaire dans sa gestion de la société. La aussi des travailleurs font du surtravail, c'est-à-dire qu’ils bossent plus d’heures que nécessaires pour produire ce qu’ils achètent avec leurs salaires, mais ce surtravail n’est pas cristallisé dans des marchandises vendables, ce qui pour Marx est le critère essentiel du travail productif. Les caractéristiques concrètes de ces marchandises n’ont point d’importance en cet égard. Elles doivent avoir une valeur d’usage, autrement elles ne seraient pas vendables. Mais contrairement à ce que tu penses, pour Marx, "la désignation du travail comme travail productif n’a absolument rien à voir avec le contenu déterminé du travail, ou avec la valeur d’usage particulière dans laquelle il se manifeste ». La valeur d’usage particulière de ce qui est produit est bien sûr très importante dans l’analyse de la reproduction du capital et ses obstacles (qu’on a discuté dans plusieurs textes, entre autre ‘Crise de la valeur’), mais pas dans la phase A-M, dans laquelle la valeur est produite par le travail productif. Ce que Marx analyse est comment le capital s’accroit, comment la forme-valeur (qui est une relation sociale entre capital et travail) est transmise dans les marchandises. Ces marchandises peuvent être des objets ou des services, lourdes ou intangibles, utiles ou des conneries de luxe, du pain ou des missiles, des tracteurs ou des cours d’université, ce qui compte c’est que leur forme de marchandises vendables transmet la forme-valeur et permet l’intégration de la plus-value dans la circulation du capital.
Comme tu sais, nous insistons beaucoup sur les transformations qui se déroulent et se sont déroulées dans le capitalisme, et nous utilisons le concept de Marx d’une dynamique générale vers la ‘domination réelle du capital’ sur l’économie, le processus de travail et la société entière, pour les analyser. Ce cadre permet entre autre de percevoir l’extension de la forme-valeur, sa pénétration dans toutes les activités humaines et donc aussi l’extension du travail productif dans des secteurs où il n’était pas dominant avant (services etc). C’est un facteur dont il faut tenir compte en regardant les conditions de la production de la valeur aujourd’hui. Mais cette dynamique change aussi le prolétariat. L’«ouvrier collectif» est le produit de cette transformation du capitalisme ; il n’est donc pas correct d’affirmer qu’il a existé toujours. Cette transformation a mené à un processus de production dans laquelle l’accroissement de la richesse réelle n’est plus déterminée par la croissance du surtravail mais par la mise en oeuvre d’une force productive sociale dont la productivité est déterminée par l’application de la connaissance générale. Par contre, de manière absurde,le temps de travail reste la mesure de la valeur. La valeur de la production reste la somme du temps de travail nécessaire. La transformation technologique rend possible que le capital s’approprie d’une partie toujours plus grande de cette valeur, car elle fait tomber la valeur des couts de la réproduction du travail nécessaire. Au même temps, avec la diminuation du travail nécessaire, la valeur totale diminue (relativement).Cette transformation technologique fait aussi que le travailleur n’est plus au centre de la production, qui s’accroit beaucoup plus rapidement que la valeur . C’est la technologie et la science qui causent cette productivité gigantesque, pas l’acroissement de travail nécessaire. Le centre du processus de production sont les machines, les systèmes automatisées etc., produits et opérés par ‘l’ouvrier collectif’. Les apports individuels à la production deviennent difficilement a mesurer car le processus de travail se socialise toujours plus. C’est l’effort collectif de travailleurs, col-bleus et col-blancs qui, souvent sur des continents différents, produisent les marchandises. Cela a des conséquences sur quel travail est productif. Les liens entre le produit finale et les différents travailleurs qui ont contribués dans des roles différents à sa production, sont souvent moins visibles. Des services différents sont intègrés par la forme valeur dans la production collective de marchandises.
Pour nous, « l’ouvrier collectif » c’est n’est pas les travailleurs productifs, c’est n’est pas le prolétariat de toujours, c’est le prolétariat d’aujourd’hui, employés et sans-emplois. C’est la force sociale dont le capitalisme dépend pour la création de la valeur, dont l’humanité dépend pour sa reproduction. Même si la domination réelle détruit l’ espace autonome que le prolétariat pouvait occuper avant, et renforce ainsi le totalitarisme de la forme-valeur, la socialisation du travail qu’il opère, et la centralité auquel il mène, la connaissance comme source de la richesse réelle, ouvrent des potentialités d’une communisation réelle, d’une vraie révolution, qui sont historiquement nouvelles.
Du point de vue de ‘l’ouvrier collectif’, la distinction entre travailleurs productifs et improductifs n’a pas d’importance. Il n’y a pas de « bataillions d’avant-garde » situés dans les secteurs productifs. L’émergence du travailleur collectif a explosé les frontières fixes entre les deux. Et le capitalisme a besoin des travailleurs improductifs aussi. Tout mouvement qui ne tend pas à la généralisation sera défait.
Distinguer travail productif et improductif reste important car seulement le premier permet l’accumulation de la valeur dont le capitalisme dépend. C’est dans cette contexte que nous avons essayé d’analyser l‘évolution de ces catégories.
Sander
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