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PERSPECTIVE INTERNATIONALISTE
« Etre radical, c’est saisir les choses à la racine. Mais la racine pour l’homme, c’est l’homme lui-même »
Karl Marx
DISCUSSION AVEC BLAUMACHEN
Nous ne pouvons dire que peu de choses avec certitude à propos de la révolution qui mettra fin au capitalisme. Il n'y a pas de grandes déductions à faire du passé, puisque l'expérience réelle de la lutte révolutionnaire anti-capitaliste a été tellement limitée dans le temps et dans l’espace, et que le monde a tellement changé depuis. Pourtant, les marxistes pro-révolutionnaires pensent que l'expérience de la lutte de classe ouvrière nous a enseigné quelque chose au sujet de la prochaine révolution.
Nous pensons que son histoire confirme que la classe ouvrière est le sujet révolutionnaire de notre temps. Sa lutte reflète que dans ces conditions, la nécessité et la possibilité, le « doit le faire » et le « peut le faire », qui sont toujours présents à la naissance d’un grand changement social, sont unis. Elle doit renverser le capitalisme, parce que la crise force le capitalisme à une attaque sur les ouvriers, qui devient finalement une menace à leur survie. Et elle peut faire, parce que collectivement, et plus socialement que jamais, elle produit toute la « vraie richesse », toutes les valeurs d’usage, indépendamment de leur valeur (capitaliste). Elle peut produire un nouveau monde sur une nouvelle base. Elle n'a pas besoin de capital mais le capital a besoin d’elle. Pour la production de la valeur (capitaliste), le capital reste dépendant de l’exploitation de la classe ouvrière ; il ne peut faire sans elle. Ainsi c’est sur le terrain de la production que les batailles décisives dans le conflit de classe sont menées.
L'histoire nous indique également qu'il n'y a pas de raccourcis. La lutte doit transformer la classe ouvrière en "une classe pour elle-même," une classe qui s'identifie en tant que telle et combat pour ses intérêts de classe, desquels peut émerger la perspective communiste. Ce n’est que par la lutte massive, autonome, dans laquelle la classe ouvrière s'organise et détruit toutes les divisions que le capitalisme lui impose, y compris les frontières nationales, qu’elle peut générerla puissance qui peut défaire le capitalisme. Sans auto-organisation de la lutte qui implique la classe dans l'ensemble et sans sa généralisation au-delà des frontières sectorielles et nationales, la révolution ne peut pas réussir.
Comment cela peut-il se produire ? L'histoire nous montre qu'il n'y a aucun processus automatique menant à la révolution. La crise capitaliste et les attaques féroces de la classe ouvrière ne produisent pas nécessairement la lutte de classe révolutionnaire. Elles peuvent mener à son exact opposé, comme dans les années ’30. L’histoire nous montre aussi que le renversement de l'état capitaliste ne signifie pas nécessairement que le capitalisme est défait. La forme-valeur est plus profondément enracinée que l'Etat et reproduira le capitalisme aussi longtemps qu'il sera autorisé à survivre de façon transitoire. Et pourtant, l'espoir et l'espérance des pro-révolutionnaires est que la crise du capital qui s’approfondit inévitablement décuplera la résistance de la classe ouvrière, dans un mouvement dans lequel la classe ouvrière réalisera sa puissance et les implications catastrophiques du capitalisme ; qu'une lutte qui a commencé de façon défensive, contre les conséquences de la crise, se transformera en offensive, contre les racines de la crise, contre le capital.
Ceci exige un changement si colossal de la conscience comparée à l'existence éparpillée et atomisée de la classe ouvrière d’aujourd’hui que cela semble impossible, utopique, à beaucoup. Ils sous-estiment la possibilité d’une accélération soudaine de l'histoire. Ce qui est utopique c’est d’attendre que le capitalisme, d’une façon ou d'une autre, continuera à vivoter sans catastrophes majeures, ou de penser qu'il puisse disparaître sans que le travailleur collectif ne réalise et n’exerce sa puissance, sans un développement sans précédent de l’auto-organisation et de l’unité dans la lutte prolétarienne.
Ceci ne s'est jamais produit auparavant, sinon nous ne vivrions pas dans la misère qui nous afflige maintenant. La possibilité d’une telle issue ne peut être décidée simplement en pointant vers les événements du passé. Les marxistes doivent regarder la réalité sociale d'aujourd'hui, les conditions dans lesquelles la subsumption du travail et de la société toute entière sont accomplies dans notre période et pas dans la période d’il y a un siècle, les fissures qui apparaissent aujourd’hui, et les nouvelles luttes qui émergent de celles-ci. C'est cette démarche de recherche que Perspective Internationaliste a adoptée.
D'autres recherchent toujours des raccourcis. Certains croient que qu’un développement moindre de la conscience de classe est requis parce que le Parti peut le compenser. Leur modèle est le rôle de leader du parti bolchévique dans la révolution russe, en dépit de ses résultats désastreux. Nous avons critiqué cette vision dans plusieurs articles de PI, sur laquelle nous ne reviendrons pas ici. Ce qui nous frappe est la pauvreté théorique des groupes défendant ce modèle. Ils s'accrochent au passé et ne voient rien de neuf. On ne peut dire la même chose d’un autre courant de pro-révolutionnaires, connu sous le nom de "Communisateurs". Le nom vient de leur conviction que la révolution sera un processus de "communisation" dans lequel la forme valeur sera directement attaquée, par opposition à la vision "classique" qui voit la réorganisation de la vie humaine comme commençant dans une "période de transition" après la défaite politique du capitalisme.
Comme PI, ce courant pense qu'il y a des failles et des lacunes dans la théorie révolutionnaire dont nous avons hérité. Comme nous, ils essayent de comprendre les changements du mode de production, les changements dans la façon dont le capital soumet la classe ouvrière, et ses implications sur le développement de la conscience révolutionnaire. Pourtant, ils recherchent aussi des raccourcis. En dépit des ondes de choc dans le monde arabe, l'unification du travailleur collectif semble toujours impossible ; ils proclament qu’elle n'est pas nécessaire. Ce qui est nécessaire à la place, dans leur vision, est une généralisation des "ruptures."
PI a discuté avec l’un des groupes de ce courant, le groupe grec "Blaumachen" (1). Le lecteur pourra trouver les textes sur le blog de PI (2). Le texte qui suit fait partie de cette discussion et répond à la seconde réponse de Blaumachen, écrite par Rocamadur.
Il y a quelques éléments sur lesquels nous sommes d’accord. PI et Blaumachen considèrent que la crise actuelle non pas comme une baisse cyclique mais comme une crise des bases mêmes du capitalisme, la forme-valeur. Nous sommes également d’accord sur le fait que même si le capitalisme pouvait reconstituer des conditions pour l'accumulation de la valeur (ce qui ne nous semble pas possible sans une dévalorisation massive, destructrice, de capital), cela ne signifierait pas la réintégration des masses des chômeurs mais tout au contraire, un dégraissage continu des ouvriers "superflus" du procédé de production. Nous sommes d’accord sur le fait que la lutte révolutionnaire ne sera pas l'émancipation de, mais l'émancipation du travail salarié : l'abolition de la forme-valeur. Ce ne sera pas le point culminant de luttes défensives toujours en expansion pour de meilleures conditions à l’intérieur du capitalisme mais le résultat d'un changement de la teneur de la lutte, qui s'exprimera dans une praxis d’attaques concrètes de la forme-valeur. En outre, nous sommes d’accord que le capitalisme a subi une restructuration importante depuis les années 70 qui a mené à une recomposition de la classe ouvrière. Nous sommes d’accord que ceci a eu des implications sérieuses sur les conditions dans lesquelles la lutte de classe se développe, mais nous sommes en désaccord sur ce que sont ces conditions.
La classe ouvrière est-elle liquidée ?
Tu commences ta réponse par une citation de Jasper Bernes selon qui "... la réorganisation de la classe ouvrière en tant que en-soi – réorganisation de ce que l’opéraisme italien pourrait appeler sa composition technique -- rend sa conversion en prolétariat, en tant qu’auto-conscience révolutionnaire, quasi impossible."
Nous ne contestons pas qu’une telle réorganisation ou recomposition ait eu lieu, mais cette recomposition exclut-elle le développement de la conscience de classe par le travailleur collectif au travers des luttes sur les lieux de production, même si les lieux de production ne sont plus principalement les usines fordistes ? Pour vous, il n’y a aucun doute. « La restructuration est un processus de « liquidation de la classe ouvrière (qui transforme) cette dernière d’un sujet collectif qui confronte la bourgeoisie en une somme de prolétaires, chacun individuellement lié au capital, sans la médiation de l’expérience pratique d’une identité de classe commune (....). Cette transformation, qui homogénéise les conditions essentielles de la reproduction de la majorité de la population mondiale en une « condition prolétaire » -- c.-à-d. vendre sa force de travail comme seul moyen de survivre -- a détruit l'identité des travailleurs ainsi que la réalité des « intérêts communs » (....) Une conscience de classe unifiée (l’auto-conscience révolutionnaire du prolétariat) est hors de question aujourd'hui (...) parce que la teneur actuelle des relations d’exploitation ne permet pas à la classe ouvrière de s’affirmer comme entité sociale cherchant à prédominer par rapport à la classe opposée."
Même si nous sommes d’accord que cette restructuration exclut une répétition "des modèles historiques de la lutte de classe de la fin du 19ème/début 20ème siècle ou de l’ère keynésienne (périodes pour lesquelles tu sembles éprouver un peu de nostalgie), comment peux-tu affirmer avec autant de certitude qu'elle a détruit toute base d’émergence du travailleur collectif en tant que classe, qui puisse abolir la forme valeur, à partir du lieu de production maintenant mondialisé ? Où se trouve, dans votre texte, l’analyse qui prouve ce point de vue ? Pour toi il semble que le capitalisme ait surmonté le danger de généralisation de la lutte de classe simplement en continuant à faire ce qu'il a toujours fait, en augmentant sa composition technique.
Ce que cette restructuration n’a pas modifié, c’est la présence de la nécessité et de la possibilité de la révolution dans les conditions objectives de l’existence de la classe ouvrière. La nécessité ne fera qu’augmenter, comme tu en conviendras certainement. La possibilité est intacte, elle aussi : la recomposition de la classe ouvrière mondiale n’a pas enlevé le potentiel de puissance du travailleur collectif. Elle a créé de nouveaux obstacles à la réalisation de ce potentiel, mais elle a créé de nouveaux chemins également. Mais le travailleur collectif garde objectivement le pouvoir, à la fois de satisfaire les besoins matériels de la société humaine, parce qu’il est le créateur de la plupart des valeurs d’usage, et de briser le pouvoir du capital en arrêtant la production de la valeur.
Tu sembles penser que le travailleur collectif a perdu ce pouvoir parce que le capital dépend moins du travail vivant : "... la bourgeoisie ne donne rien pour garantir sa reproduction, le capital tend de plus en plus à se libérer du maintien du niveau de la reproduction du prolétariat. L'utopie de la valeur consiste à s’émanciper de sa dépendance par rapport au travail vivant." C'est une formulation étrange puisqu'elle crée l’image d'une valeur personnifiée, avec un rêve suicidaire à rejeter. Mais supposons que le capitalisme poursuive cette utopie, ce qui est vrai, mais qu’ensuite la valeur le punisse d’avoir agi ainsi. Parce que la valeur ne peut pas être produite sans le travail vivant, sans le travail abstrait de l’ouvrier collectif, et, par conséquent, que la reproduction de la force de travail de l’ouvrier collectif ne peut pas être éliminée, contrairement à ce que tu penses. Oui, le capital cherche inexorablement à réduire le rôle du travail vivant dans le processus de production (comme il l’a toujours fait), et oui, tout aussi inexorablement il se sent dépendant de l’exploitation du travail vivant (et donc de sa reproduction). C’est une contradiction que le capital ne peut pas résoudre et dont il ne peut pas empêcher l’exacerbation.
Il est vrai que la présence objective de sa nécessité et de sa possibilité ne garantit pas le changement révolutionnaire d’une société. L’histoire montre que même là où c’est une question de vie ou de mort, parfois c’est la mort qui prévaut. C’est le cas lorsque les agents sociaux décisifs ne peuvent pas « penser en-dehors de la boîte », restent prisonniers de leur façon de voir. Aujourd'hui, la boîte est la forme valeur. Comment la classe ouvrière peut-elle déraciner la valeur-forme si elle l'accepte comme donnée, naturelle, comme si un monde à l’extérieur duquel il n’y a rien ?
Ainsi la question, est : est-ce que la réification des relations sociales a éliminé la possibilité même d’un développement de la conscience sur les lieux de la production ? L’idée qu’il l’a éliminé n’est pas nouvelle. Elle a été déjà été exprimée dans quelques textes par Adorno et particulièrement par Marcuse avant la restructuration des années 70 qui, à vos yeux, en est le principal responsable.
Vous cherchez confirmation de cette idée en pointant le fait que même les luttes revendicatives les plus radicales aujourd'hui "n'ont rien laissé derrière elles....," ce qui est vrai, mais c'était le cas également à l'époque Fordiste, lorsque ce qui a subsisté c’étaient les organisations syndicales et les partis politiques qui faisaient partie intégrante de la gestion et du contrôle de la classe ouvrière dans les intérêts du capital. Ce qui a changé est le fait que dans l'époque actuelle de telles luttes revendicatives ne peuvent que rarement (et seulement localement et pendant une courte période) protéger les conditions même de vie et de travail existantes du prolétariat. La question, donc, est la suivante : de telles luttes ont-elles un potentiel de généralisation, d’extension, peuvent-elles échapper au contrôle des syndicats, de la gauche, et des gauchistes ; constituent-elles un terrain social sur lequel la conscience du travailleur collectif peut se développer ?
Votre réponse est non, mais au-delà du fait de caractériser la fragmentation qui résulte de la recomposition de la classe ouvrière comme irréversible et irrésistible, vous ne fournissez pas grand chose comme argument. Par ailleurs, vous semblez accepter "la liquidation de la classe ouvrière" en tant que donnée, comme un dogme.
Aucun dogme, svp
Marx a prouvé que tandis que pour une époque historique entière la forme valeur était une condition pour l'énorme développement de la vraie richesse, en dépit des formes aliénées dans lesquelles celle-ci se manifeste, et des horreurs auxquelles l'accumulation primitive et le procédé de production capitaliste conduit lui-même, la trajectoire même du capital aurait inévitablement comme conséquence une contradiction entre le processus de valorisation et l'expansion de la vraie richesse. Nous vivons actuellement dans une époque dans laquelle cette contradiction devient toujours plus pointue à mesure que le temps passe, dans laquelle la poursuite de l’existence de la forme valeur condamne l'humanité à la fois à la destruction massive de la vraie richesse et à des limites toujours plus rigides à sa création ultérieure. La forme valeur est passée d’une condition pour la création de la vraie richesse à un obstacle insurmontable à cette création. Comment cet obstacle peut-il être détruit? Nous devons rechercher la possibilité de la négation du capitalisme, de l'abolition du travail de prolétaire, dans les contradictions réelles de cet ordre et dans un sujet déterminé de révolution. Peut-il être détruit sans forme sociale déterminée ? La contradiction fondamentale du capitalisme ne doit-elle pas avoir une expression dans une force sociale réelle ? Et n’est-ce pas cette force sociale, la puissance productive de la classe – l'ouvrier collectif – qui produit, non seulement la valeur, mais la richesse matérielle ou réelle ?
Vous nous reprochez de peindre une fausse image de la lutte de classe, comme si elle impliquait deux sujets autonomes qui s’affrontent, alors que le capital et le travail sont des parties mutuellement dépendantes du processus d'accumulation de la valeur. C'est vrai, mais comme Bonefeld l’écrit, dans cette relation, le "capital ne peut pas s’autonomiser lui-même du travail vivant ; la seule autonomisation possible est du côté du travail.... Le travail existe dans et contre le capital, alors que le capital, cependant, n’existe que dans et par le travail.... La pratique sociale du travail existe contre le capital et également comme moment de l’existence de ce dernier." (3)
Le capital ne s’auto-valorise pas ; en tant que valeur qui se valorise, il est produit par le travail de l'ouvrier collectif. Mais l’action humaine, la praxis du travailleur collectif n’est-elle pas également productive dans un autre sens, ne possède-t-elle pas des possibilités créatives qui peuvent détruire les relations sociales capitalistes et transfigurer le travailleur collectif ? Ce sont ces possibilités, ces aspects du travail, et le travailleur collectif qui les rend concrètes, qui offrent la perspective de l’explosion de la forme marchandise et du monde réifié qu’elle a créée. Cette forme et ce monde, produits par le travail abstrait, ne peuvent seulement être brisés – s’ils doivent être brisés un jour, -- que sur les bases de la réalité du travail social lui-même.
Marx a défendu l’idée que le travail ne produit pas simplement la valeur mais est un "feu vivant, qui façonne la matière » (4). Nous devons étudier les modes spécifiques que ce " feu vivant, qui façonne la matière " prend aujourd'hui, qui contiennent la possibilité de menacer la forme valeur elle-même, et qui ne peuvent pas simplement être subjugué aux besoins du seul capital. Nous devons regarder ces éléments dans la praxis de l'ouvrier collectif, que le capitalisme requiert à la fois pour sa valorisation et pour la production de la "vraie richesse," les éléments qui sont indispensables au processus d'accumulation, mais qui contiennent également la perspective de le détruire.
Les facultés et les processus créatifs eux-mêmes, par exemple – non réductibles à la rationalité instrumentale – qui libèrent les puissances productives du travail, sont nécessaires pour le capital mais échappent également potentiellement à la soumission à ses impératifs. Ces facultés créatives, y compris l'imagination de l'ouvrier collectif, sont essentielles à l'innovation dont les capitalistes ont besoin dans leur lutte contre des rivaux ; mais la même capacité à imaginer de nouvelles formes et modes d'action humaine constitue également un danger potentiel pour le capitalisme qui sombre plus profondément dans la crise, créant une douleur toujours plus évitable, accentuant le contraste entre ce qui est et ce qui peut être.
La restructuration qui a recomposé la classe ouvrière depuis les années ’70 était davantage qu’une conspiration du capital pour fragmenter la classe ouvrière. Même si cette intention faisait partie de ce qui a conduit à cette restructuration, c'était également l'évolution logique du capitalisme lui-même, conséquence de l’extension de sa domination sur le travail. Marx avait déjà prévu cette recomposition et a décrit comment celle-ci clarifie le contraste mentionné ci-dessus pour l'ouvrier collectif : "il est placé sur le côté du processus de production au lieu d’en être l’acteur principal. Dans cette transformation, ce n’est pas le temps de travail direct qu’il exécute lui-même, ni le temps pendant lequel il travaille, mais plutôt l’appropriation de sa force productive générale, sa compréhension de la nature et sa maitrise de celle-ci grâce à sa présence comme corps social – c’est, en un mot, le développement de l’individu social qui apparaît le fondement de la production et de la richesse. » (5) En d'autres termes, la recomposition indique l'absurdité de la forme valeur.
Il est vrai qu'elle a également fragmenté la classe ouvrière, qu'elle a rendu la solidarité de classe plus difficile en cassant les grandes concentrations de production fordistes ou en les délocalisant vers des pays sans tradition de lutte de classe, qu’elle a utilisé et utilise la mondialisation pour diviser et régenter la classe ouvrière, que de nouveaux secteurs de la classe ouvrière sont maintenant coupés de la mémoire collective de résistance au capital, que la pénétration de la loi de la valeur dans tous les recoins et les fentes de la société a renforcé la réification. Il s’agit certainement d’obstacles réels sur le développement de la conscience de l'ouvrier collectif. Mais cela signifie également, comme vous le concédez, "l’homogénéisation des conditions essentielles de la reproduction de la grande majorité de la population mondiale dans « la condition prolétarienne ».
Elle rend également le capitalisme dépendant de l'écoulement libre d'information et a créé des moyens de communication instantanés qui sont employés par la classe ouvrière pour surmonter sa fragmentation ; elle a fait de la production un processus social toujours plus mondial dans lequel « l’intellect général » collectif, comme l’a dit Marx, créé la plupart de la richesse réelle, mais devient impossible à mesurer par la valeur, au plus qu'il conduit des processus automatisés. Cette contradiction au coeur du capitalisme devient toujours plus acérée, et avec elle émerge un potentiel à l’intérieur du travailleur collectif que Blaumachen semble méconnaître.
La question de savoir si l'ouvrier collectif peut abolir le capitalisme (et de ce fait lui-même) reste ouverte et ne trouvera une réponse décisive que dans l’histoire. La preuve est dans le pudding, comme dit le dicton. Mais nous ne contemplons pas la question de l’extérieur, nous faisons partie du processus. Nous essayons de la comprendre pour pouvoir y contribuer. Cette compréhension ne peut pas être basée sur des prémisses non remises en question, mais doit venir de l’investigation de l’expérience vivante du travailleur collectif à ce moment dans la trajectoire du capitalisme. Nous pensons que ceci peut, en effet, indiquer les bases pour le développement de l’auto-conscience dont vous pensez qu’elle n’est plus possible dans les lieux de la production.
Ruptures
D'autres qui partagent votre postulat prématuré selon lequel le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière a été liquidé en tant que classe, ont conclu que la révolution est devenue impossible. Nous sommes heureux que vous ne soyez pas d’accord avec eux, bien que leur position semble être plus logique, si en effet le prolétariat ne peut pas surmonter sa fragmentation.
Mais vous voyez toujours une généralisation possible. Non une généralisation de lutte de classe ouvrière, mais des luttes dans lesquelles les prolétaires cessent de combattre comme classe. « Ruptures » avec le fait d’être prolétaire et de combattre nécessairement en tant que tels, ce qui ne peut que signifier de maintenir vivante toute cette merde." Nous voyons également le besoin de ruptures, d’un changement du contenu de la lutte, d’un dépassement de la résistance aux conséquences du capitalisme vers le fait d’attaquer concrètement ses racines. Mais pour nous, le lieu d'une telle rupture est l'ouvrier collectif sur le lieu mondialisé de production ; c'est là que les bases pour la communisation émergeront, que les bases pour l’auto-dépassement du travailleur collectif comme classe salariée, se développeront. Et c’est dans l'existence vécue réelle du travailleur collectif, dans la mesure où il produit la vraie richesse et jette les bases pour "l'individu social" que de telles ruptures peuvent surgir.
Vous considérez, d’autre part, que cette rupture se concrétise dans les « pillages comme pratique prolétaire émergeant dans beaucoup d'exemples" dans la lutte de classe. Piller pour vivre, piller pour reproduire son existence, individuelle et collective, est une facette inévitable de lutte de classe et tout à fait probablement de plus en plus ainsi. Mais dans la mesure où c’est un acte individuel (tu saisis ce que tu peux, individuellement) et non collectif (organisé par l'ouvrier collectif), cela risque de dégénérer dans les actions d’individus tels qu’ils sont constitués par des relations sociales capitalistes, et non en tant que classe. Votre défense du pillage des marchandises pour la revente et le bénéfice individuel passe à côté de la question. La question n'est pas si c'est compréhensible étant donné les circonstances mais si cela défie le capitaliste, les relations sociales réifiées, ou les confirme. Après tout, le fait de se saisir des choses et de les vendre pour en tirer du profit, est quelque chose que le capitalisme a toujours fait.
Le pillage pour distribuer les valeurs d’usage est une chose ; le pillage comme expression de la fureur en est une autre. Le sens de notre première critique d’éléments de l'analyse de Blaumachen n’était pas le pillage, mais la destruction, non pas des relations sociales capitalistes, mais de la vraie richesse. Un édifice bancaire a pu devenir une école ou un point de distribution pour que les marchandises soient distribuées pour le peuple. "Burn baby burn" n'est pas l'action de l'ouvrier collectif mais plutôt une manifestation impuissante de la rage, dont l’effet politique est de permettre au capital et à son état de re-consolider son contrôle, physique et idéologique, même là où cette rage n'a pas pour conséquence la mort d’ ouvriers dans le bâtiment visé (comme cela s’est produit à Athènes l’an dernier) ou la destruction de l'usine très concrète dans laquelle la vraie richesse devra être produite sur une base communiste -- une production des valeurs d'usage, le produit d’un travail concret, et non pas le travail abstrait d'une classe ouvrière salariée. En bref dans la mesure où la cible est la forme valeur, les relations sociales capitalistes, il peut y avoir communisation. Dans la mesure où la cible devient principalement des bâtiments, des symboles de la classe dominante, des usines, la lutte sera perdue. Nous sommes tous bien conscients que l’abolition de la forme valeur ne peut pas être une transformation paisible, que la violence et la destruction sont inévitables. Mais il y a un danger à fétichiser la violence, à lui attribuer des pouvoirs qui en réalité résident dans la détermination et l'auto-organisation collectives. Avec votre théorie des "ruptures," vous semblez tomber dans ce piège.
Mac Intosh et Sander
Notes
(1) http://www.blaumachen.gr/
(2) http://internationalist-perspective.org/blog/2010/12/01/reply-to-ip-by-blaumachen/ et http://internationalist-perspective.org/blog/2010/06/27/on-the-text-by-woland-pour-blaumachen/
(3) Werner Bonefeld, "Human Practice and Perversion : Beyond Autonomy and Structure » in Revolutionary Writing : Common Sense Essays in Post-Political Politics (Autonomedia, 2003), p. 78.
(5) Idem, p.705
Perspective Internationaliste n° 56 Avril 2012 PI 56
La perspective historique à visage découvert PI 56
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Quelle société post capitaliste imaginons-nous ?
Cette réunion se déroulera à l’AGECA, 177, rue de Charonne, Paris 11ème,, à 15.30 heures, le samedi 9 juin 2012
Perspective Internationaliste est une publication qui défend le Marxisme en tant que théorie vivante, capable d’aller à ses sources, de les critiquer, et de les développer au fur et à mesure de la trajectoire sociale historique. Dans cette optique, Perspective Internationaliste se basant sur les avancées théoriques de la Gauche Communiste, pense que sa tâche principale est d’aller au-delà des insuffisances et des faiblesses de la Gauche Communiste par un effort incessant de développement théorique. PI ne pense pas que cette tâche lui revient à lui seul, mais plutôt qu’elle ne peut être accomplie que grâce au débat et discussions avec tous les révolutionnaires. Cette vision conditionne la clarté de sa contribution à la lutte et au développement de la conscience de classe du prolétariat. PI n’a pas pour but d’apporter à la classe un programme politique achevé, mais plutôt de participer au processus général de clarification qui se produit au sein de la classe ouvrière.
Le capitalisme est un produit transitoire de l’histoire, et non sa finalité. Il est né en réponse à des conditions qui n’existent désormais plus : l’inévitable pénurie, la force de travail comme seule source de richesse sociale. Le capitalisme a fait de la force de travail une marchandise pour s’approprier la différence entre sa valeur et la valeur qu’elle crée. Pendant des siècles, cette recherche de la plus-value a permis une harmonie relative entre le développement de la société et l’accumulation capitaliste. Il a alors donné naissance à un nouveau processus de production, la domination réelle du capital, dans laquelle ce n’est plus la force de travail, mais la machine qui est au centre de la production. La science et la technologie, mises en mouvement et contrôlées par le travailleur collectif, deviennent la source première de la création de la richesse sociale. L’énorme productivité déclenchée par ce processus permet au capitalisme de croître à la fois vers l’intérieur et vers l’extérieur. Il s’est étendu à toute la planète et a absorbé toutes les sphères de la société – y inclus les syndicats et les partis de masse qui sont surgis de la lutte de la clase ouvrière.
La pénurie n’est désormais plus inévitable, mais cette situation, au lieu de libérer l’humanité du besoin, condamne le capitalisme à la surproduction. La création de richesse n’est désormais plus dépendante de l’exploitation de la force de travail mais ceci plonge le capitalisme, prisonnier de la loi de la valeur, dans une crise du profit. Ces obstacles à l’accumulation forcent le capitalisme à augmenter l’exploitation du travail et à faire de la place pour une nouvelle expansion par le biais de l’auto-destruction, de la dévalorisation massive de capital dans la crise et la guerre. Le capitalisme entre dans sa phase de décadence lorsqu’une telle destruction cannibalistique fait partie intégrante de son cycle d’accumulation. Il est décadent, non pas parce qu’il ne connaît plus de croissance – il s’est énormément développé et a profondément modifié la composition des classes sociales et les conditions dans lesquelles elles luttent -, mais en raison de cette croissance, de sa recherche avide de profit, du fait qu’il est devenu auto-destructeur. Il est décadent parce qu’il est obligé de lancer des centaines de millions d’êtres humains dans le chômage et la pauvreté parce qu’il ne peut en extraire du profit ; à cause de la productivité qui pourrait rencontrer tous les besoins. Il est décadent parce que son besoin de dévalorisation le conduit irrémédiablement à la guerre et à la violence incessantes. Le capitalisme ne peut être réformé ; il ne peut être humanisé. Lutter à l’intérieur du système est illusoire : le capitalisme doit être détruit.
Le capitalisme est aussi décadent parce qu’il a généré les conditions pour son propre remplacement par une nouvelle société. La science et la technologie, accouplées à la loi de la valeur, et à sa marchandisation de toute la vie, ne sont pas libératrices en elles-mêmes. Mais la classe ouvrière en mouvement, est, par sa condition même à l’intérieur du capitalisme, forcée à se libérer de l’aliénation auquel ce capitalisme, en tant que rapport social, la soumet, et est donc l’élément porteur d’un projet de société libérée de la loi de la valeur, et de la division de la société en classes.
Un tel projet n’a jamais existé dans l’histoire. Si la révolution russe a bien été une révolution prolétarienne, elle n’a pas débouché sur une société communiste. Le soi-disant « communisme » de l’ex-bloc de l’Est, comme celui de la Chine ou de Cuba, n’est rien d’autre qu’une manifestation du capitalisme d’Etat. En effet, l’émergence à l’échelle historique d’une nouvelle société ne peut être réalisée que par la négation totale du capitalisme, et par l’abolition des lois qui régulent le mouvement du capital. Une telle société nouvelle implique une transformation profonde de la relation de l’homme à lui-même et aux autres, des individus à la production, à la consommation, et à la nature ; elle implique une communauté humaine au service du développement et de la satisfaction de tous les besoins humains.
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